Atelier d'Ecriture du mercredi 25 mars 2020

Mis à jour : 31 mars 2020

Nous voilà donc confinés pour le 9ème jour consécutif si je considère que le mardi 17 mars est le point de départ de cette situation. Nous commençons donc à bien connaître ce mot entendu plusieurs fois par jour pour ceux qui écoutent radios et télévisions : confinement. Il devient un peu trop encombrant. Nous allons donc le tailler en pièces, à incorporer dans un texte de résistance, de résilience, de vengeance, de colère, etc. selon votre humeur.

CON

FI

NE

MENT

Voici un exemple tout simple :

CONcernant le confinement,

FInalement, ce

NE fut pas si dur, dit-il.

MENTait-il ?

Mais je sais que vous pouvez faire mille fois mieux ! Prenez 10-15 mn et lâchez-vous !


Certains jugent le moment opportun pour relire "La peste" d'Albert Camus (1913-1960). Mais, les bibliothèques et librairies sont fermées. Je vous propose donc de regarder de plus près "Les animaux malades de la peste", fable éditée en 1678. Ce texte est facile à récupérer gratuitement sur Internet. L'auteur, Jean de la Fontaine (1621-1695) a élevé au rang de chef-d'œuvre des fables rédigées en vers et qui se terminent par une morale. La nature humaine y est incarnée dans des animaux afin d'éduquer les êtres humains. Le premier recueil fut destiné au Dauphin, le second, d'où est tirée la fable qui nous intéresse aujourd'hui est dédié à Mme de Montespan, la maîtresse du roi.





Les Animaux malades de la peste

Un mal qui répand la terreur, Mal que le Ciel en sa fureur Inventa pour punir les crimes de la terre, La Peste (puisqu'il faut l'appeler par son nom) Capable d'enrichir en un jour l'Achéron(1), Faisait aux animaux la guerre. Ils ne mouraient pas tous, mais tous étaient frappés : On n'en voyait point d'occupés A chercher le soutien d'une mourante vie(2) ; Nul mets n'excitait leur envie ; Ni Loups ni Renards n'épiaient La douce et l'innocente proie. Les Tourterelles se fuyaient : Plus d'amour, partant(3) plus de joie. Le Lion tint conseil, et dit : Mes chers amis, Je crois que le Ciel a permis Pour nos péchés cette infortune ; Que le plus coupable de nous Se sacrifie aux traits du céleste courroux, Peut-être il obtiendra la guérison commune. L'histoire nous apprend qu'en de tels accidents(4) On fait de pareils dévouements(5) : Ne nous flattons(6) donc point ; voyons sans indulgence L'état de notre conscience. Pour moi, satisfaisant mes appétits gloutons J'ai dévoré force moutons. Que m'avaient-ils fait ? Nulle offense(7) : Même il m'est arrivé quelquefois de manger le Berger. Je me dévouerai donc, s'il le faut ; mais je pense Qu'il est bon que chacun s'accuse ainsi que moi : Car on doit souhaiter selon toute justice Que le plus coupable périsse. - Sire, dit le Renard, vous êtes trop bon Roi ; Vos scrupules font voir trop de délicatesse ; Eh bien, manger moutons, canaille, sotte espèce, Est-ce un péché ? Non, non. Vous leur fîtes Seigneur En les croquant beaucoup d'honneur. Et quant au Berger l'on peut dire Qu'il était digne de tous maux, Etant de ces gens-là qui sur les animaux Se font un chimérique empire. Ainsi dit le Renard, et flatteurs d'applaudir. On n'osa trop approfondir Du Tigre, ni de l'Ours, ni des autres puissances, Les moins pardonnables offenses. Tous les gens querelleurs, jusqu'aux simples mâtins(8), Au dire de chacun, étaient de petits saints. L'Ane vint à son tour et dit : J'ai souvenance Qu'en un pré de Moines passant, La faim, l'occasion, l'herbe tendre, et je pense Quelque diable aussi me poussant, Je tondis de ce pré la largeur de ma langue. Je n'en avais nul droit, puisqu'il faut parler net. A ces mots on cria haro sur le baudet(9). Un Loup quelque peu clerc prouva par sa harangue Qu'il fallait dévouer ce maudit animal, Ce pelé, ce galeux, d'où venait tout leur mal. Sa peccadille fut jugée un cas pendable. Manger l'herbe d'autrui ! Quel crime abominable ! Rien que la mort n'était capable D'expier son forfait : on le lui fit bien voir. Selon que vous serez puissant ou misérable, Les jugements de cour vous rendront blanc ou noir.

1. L'Archéron, dans la mythologie grecque, est le nom porté par l'un des fleuves des Enfers que les morts doivent traverser sur la barque du vieux Charon.

2. à chercher à se nourrir

3. donc

4. ce qui arrive par hasard

5. sacrifice aux dieux

6. ne nous traitons pas avec douceur

7. affront, tort

8. chien dressé à la garde du troupeau

9. indignation envers quelqu'un pour l'accuser injustement (bouc émissaire)


Les plus courageux peuvent apprendre le texte par cœur et le déclamer à voix haute sur leur balcon le mercredi 8 avril, à 19 h 11, heure de lever de la prochaine pleine lune.

Pour les autres, poursuivons par une petite étude du texte.

Bien sûr le récit de la Fontaine est ancré dans son époque mais je vous encourage à faire un pas de côté pour notre atelier fictionnel du jour.

Le lion est le symbole du roi : qui serait le roi aujourd'hui ? Le médecin urgentiste, l'épidémiologiste (savant qui étudie les maladies contagieuses), le président de la République ? Le fait de manger le berger n'est pas grave puisqu'il utilise les animaux pour s'enrichir...

Qui seraient les courtisans, renards experts dans l'art de l'éloquence ? Les journalistes ? Les auteurs de fake news ? Les ministres (santé, éducation nationale) ? Les forces de l'ordre (police, gendarmerie) ? Ne pas oublier l'ours et le tigre qui imitent le renard sans rien ajouter (les grosses entreprises, les élus locaux)...

Qui serait l'âne du jour, simple, honnête, maladroit, qui ne sait pas trop s'exprimer, qui donne l'impression d'ânonner, qui se culpabilise, qui ne nuance pas son propos ? Le refugié ? Le SDF ? L'immigré ? Le vieux en EHPAD ?

Pour notre écriture, je vous suggère de choisir un mot, une phrase, un fragment du texte ou un personnage de la fable. Situez votre fiction aujourd'hui dans votre quartier, dans votre ville ou village. Décrivez un comportement : accro, addict aux informations, quelles qu'elles soient, d'où qu'elles viennent ? Boulimique à cause des réserves (de chocolat, de pop corn) qu'il a faites (et continue de faire) ? Une personne angoissée de ne plus pouvoir se faire épiler les jambes ou couper les cheveux, prête à louer à prix d'or le chien de ses voisins pour sortir de son domicile ? Une personne qui regarde sur écran des feuilletons 20 h sur 24 (plus...) ? Une personne qui prépare un marathon (qui va être annulé) en parcourant désespérément son balcon de 6 mètres ?

Allez jusqu'au bout de votre imaginaire : que devient le pauvre pickpocket qui ne peut plus approcher personne et exercer son activité habituelle ? Va-t-il réclamer une compensation pour perte de revenus ? Ne reculez devant aucune folie : la personne qui ne sort de son domicile que pour acheter un article à la fois (1 boîte de bouillon Kub, 1 bouteille d'eau, 1 gousse de vanille, 1 œuf) et pouvoir ainsi sortir de nombreuses fois chaque jour pour raison alimentaire. Quelle case doit cocher la personne qui part à la laverie ou fréquenter un(e) prostitué(e), s'approvisionner en substances illégales ?

Racontez-nous votre version du confiné, heureux (si, si, il y en a !) ou malheureux. Quelqu'un qui s'est mis à apprendre une langue (le pachto), une danse (le tango), la cuisine (en commençant par la recette du babka polonais), etc.

Donnez-vous 30 à 40 mn (ou plus !) pour délirer ou vider votre sac, vous rassurer ou vous faire plaisir, crayon à la main.

J'attends avec impatience vos textes ! A mercredi prochain ! Et d'ici là, prenez bien soin de vous.

© 2020 Marie-Paule Henri.