Atelier d'écriture du mercredi 24 décembre 2020


En 1926, dans "Une enfance provençale", Marie GASQUET (1872-1960) décrit les 13 desserts qui clôturent le Gros Souper de Noël avant d'aller assister à la messe de minuit :"Le dessert ! On y travaille depuis des mois ! Il en faut 13. Treize assiettes de friandises ! Douze qui versent les produits de la maison, du pays, du jardin et une treizième beaucoup plus belle remplie de dattes."


Les treize desserts servis ensemble évoquent le Christ et ses apôtres et varient selon les villes, les époques et les disponibilités des familles. La Provence n'est pas une terre de grande tradition pâtissière aux entremets complexes et gâteaux élaborés. L'importante production et la grande variété de ses vergers font que les Provençaux bénéficient depuis toujours, au fil des saisons, de fruits frais conservés (pommes, poires, raisins, melons), de fruits secs (noix, amandes, noisettes, pignons), de fruits confits (melons, cerises, cédrats, oranges), de fruits séchés (figues, prunes, raisins) et de fruits préparés (confiture, pâte de fruit). Quant aux autres desserts dits cuits, ils agrémentent la fin du repas en suivant les coutumes familiales : nougats, tartes, gibassiés, pompe à l'huile, calissons, oreillettes, etc.


La figue sèche fait également partie des fruits de Carême, car considérée comme "maigre". Même roulée dans la farine pour sa conservation, sa robe grise évoque celle des moines Franciscains. On raconte qu'au XVème siècle, les marchands grecs vendaient aux marchands vénitiens de grandes quantités de raisins de Corinthe, très appréciés à l'époque. Pour faire face aux demandes, les Grecs prirent l'habitude de mélanger des morceaux de figues sèches, fruits plus lourds et de moindre valeur, aux réputés raisins secs. Les Vénitiens, grands commerçants et principaux fournisseurs des populations d'Europe centrale, furent perplexes, mi-figue mi-raisin, en découvrant la supercherie. Sentiment partagé, ambiguïté quant à l'attitude à manifester. Fallait-il dénoncer ou taire la tromperie ?


L'expression "mi-figue, mi-raisin" a fait son chemin pour désigner quelqu'un qui affiche deux attitudes opposées, moitié forcé, moitié consentant.

Elsa TRIOLET (1896-1970) l'utilise dans son ouvrage "Le premier accroc coûte deux cents francs" qui lui permis d'obtenir le premier prix Goncourt décerné à une femme en 1944 :"Un long convoi de camions encombre la grand-rue, la place : tout le personnel français d'un aérodrome qui partait dans le maquis, avec le patron mi-figue, mi-raisin."

L'historienne Sophie DULUCQ l'emploie en 2009 dans "L'Afrique à l'époque coloniale" :"C'est en ces termes que Georges Hardy présentait en 1925 un bilan mi-figue, mi-raisin des premières décennies de recherches."

L'écrivain Ange BASTIANI (1918-1977) l'emprunte dans son polar "Le pain des jules" : "Elle éclata encore de rire, en la voyant ainsi accoutrée, nageant dans le pardessus de son homme, le feutre bois-de-rose vissé sur son front, laissant échapper une mèche blonde. "Là, tu es belle, le vrai baigneur !" L'autre jeta un coup d'œil, mi-figue, mi-raisin à l'image d'elle que lui renvoyait la grande glace du fond".

Le médecin et écrivain Max DORRA s'en sert pour "La qualité du silence" édité en 1997 :"Le record du monde du ridicule. Tant pis, je suis aussi barje que vous ! Trois jours plus tard, tout était prêt. Température idéale. Vent de nord/nord-est force faible. "On met la barre à 2,30 mètres pour vous échauffer ?" demanda Perrigot mi-figue, mi-raisin. Les officiels avaient du mal à garder leur sérieux."

Je crois savoir que Marcel PROUST (1871-1922), lui-même, y recourt dans "A la recherche du temps perdu" !

Est-il vrai que Jean-Sébastien BACH (1685-1750) rebaptise son "Prélude et fugue en mi mineur" en "Prélude et figue en moitié mineure" ? ! ?

J'ai également croisé l'expression "mi-fugue, mi-raison" pour un adolescent hésitant entre s'échapper et rester sagement chez ses parents, au chaud.


L'expression "mi-figue, mi-raisin" trouve son équivalent dans plusieurs langues :

nos mazeh nos jad (arabe)

meio pedra meio tijolo (brésilien) : mi-pierre, mi-brique

tra il serio e il faceto (italien) : entre le sérieux et la farce

un ochi plange altul rade (roumain) : un œil qui pleure, un autre qui rit.


Après ces quelques lignes d'histoire, de géographie, de musique et de littérature appliquées, à nous de prendre la plume ! Voici la consigne du jour : raconter une histoire où l'un des protagoniste arbore cet air "mi-figue, mi-raisin".


Bonne écriture, bonnes lectures !


A mercredi prochain.

© 2020 Marie-Paule Henri.