Atelier d'écriture du mercredi 20 mai 2020

Dernière mise à jour : 26 mai 2020


Demain, jeudi 21 mai est un jour férié pour de nombreux pays : France, Allemagne, Belgique, Luxembourg, Pays-Bas, Suisse. C'est l'Ascension.

L'Ascension est une fête chrétienne célébrée le 40ème jour après Pâques. Elle marque la dernière rencontre de Jésus avec ses disciples après sa résurrection. Ensuite, il s'élève au ciel. Cette date annonce également la venue du Saint-Esprit 10 jours plus tard, ce sera la Pentecôte.

Si j'enlève la majuscule, l'ascension, du latin ascencio (action de monter) devient l'action de gravir une montagne. Ascensionner, c'est escalader un sommet. Ascensionniste est le synonyme de "alpiniste".

L'ascension est donc notre thème du jour. Je nous propose de lire le texte suivant pour remonter jusqu'à nos souvenirs de montagne, d'avant le confinement, alors que nous pouvons aujourd'hui seulement nous déplacer jusqu'à 100 km d'Arles : Montagnette (168 m d'altitude), Alpilles (496 m) ou mont Ventoux (1909 m).

Ce texte date de 1854, il est extrait du "Voyage à la Maladetta" et relate la première ascension du pic d'Aneto (Nethou au XIXème siècle), point culminant des Pyrénées (3404 m). L'auteur, Albert de FRANQUEVILLE (1814-1891), botaniste de formation, est l'un des six membres de l'expédition.

La densité de la brume dont nous étions environnés ajoutait encore aux difficultés déjà si grandes qui se présentaient dans le choix d'une voie dans ces déserts que nul homme n'avait parcourus jusqu'ici. Enfin, après une courte conférence, il fut convenu que les guides et les chasseurs essayeraient d'abord de grimper le long des rochers, et que si cette tentative ne réussissait pas, nous nous hasarderions alors sur le glacier. Quant à nous, nous devions rester où nous étions et attendre que les guides nous eussent fait connaître le résultat de leurs recherches.

Ils commencèrent donc à gravir le rocher, s'accrochant des pieds et des mains aux aspérités que présentait la surface exfoliée du granit. Bientôt ils disparurent à nos yeux, enveloppés par le brouillard. Le bruit des pierres qu'ils ébranlaient et qui se détachant roulaient jusqu'à nos pieds, nous annonçait seul qu'ils persévéraient dans leur entreprise. Cependant au bout de quelques minutes nous les vîmes revenir, désespérant absolument de parvenir au sommet par cette voie. Le peu de solidité qu'offrait la surface du granit décomposée par l'action des agents météoriques, si énergiques à ces grandes hauteurs, les avait empêchés d'aller bien loin. En compensation, ils nous rapportèrent l'heureuse nouvelle que les nuages qui nous entouraient n'atteignaient pas le sommet du pic, et que si nous pouvions nous élever encore un peu, nous les laisserions au-dessous de nous.

Nous nous dirigeâmes donc vers le glacier qui était notre dernière espérance. Nous prîmes toutes les précautions nécessaires pour nous engager sur ce glacier inconnu, et qui pouvait recéler de dangereuses crevasses. Au reste, nos préparatifs ne furent pas longs ; ils consistèrent tout simplement à nous attacher les uns aux autres avec une corde. Chacun de nous était séparé de celui qui le précédait par une distance d'environ 3 mètres. De cette manière, si nous eussions rencontré quelque crevasse, et que la neige eût cédé sous les pieds de quelqu'un d'entre nous, il eût été retenu dans sa chute par ses compagnons et n'eût couru aucun péril.

Au surplus cette mesure que nous avait suggérée l'expérience de nos guides se trouva inutile. La partie supérieure du glacier était très saine. Nous ne vîmes aucune crevasse. Peut être étaient-elles encore couvertes de neige. La pente du glacier était même si peu rapide que nous pûmes nous débarrasser de nos crampons qui eussent inutilement entravé notre marche.

Nous nous attendions tous à éprouver quelques uns des phénomènes dus à la raréfaction de l'air, et qui généralement viennent encore ajouter aux difficultés des grandes ascensions. Il n'en fut pourtant pas ainsi. Seul, après avoir fait quelques pas sur le glacier M. de Tchihatcheff fut atteint de nausées assez violentes pour être obligé de s'arrêter de temps en temps, et de se coucher sur la neige. Quelques instants de repos suffisaient pour le remettre entièrement et lui permettre de continuer sa route. Quant aux autres, ni les guides, ni moi ne ressentîmes rien de particulier. Nous n'eûmes même pas à combattre cette lassitude, ce malaise si pénibles, qui accompagnent, dit-on, si souvent la présence de l'homme dans ces régions élevées qui n'ont pas été faites pour lui.

Peu de temps nous suffit pour atteindre la partie supérieure du glacier où le roc se montre à nu. Nous pensions avoir gagné le point culminant de la montagne, quand nous vîmes à une quarantaine de pas de nous se dresser une dernière aiguille, qui pouvait avoir 10 mètres de hauteur. Nous trouvant sur la terre ferme, nous nous débarrassons de nos cordes, et nous nous élançons comme à l'envi vers ce dernier rocher.

Sur le point d'y parvenir, nous nous arrêtons frappés de stupéfaction à l'aspect du passage qui nous reste à franchir pour y arriver. Nous sommes séparés du pic de Néthou par une arête extrêmement aiguë ; à droite, s'ouvre sous nos pieds un abîme au fond duquel se déroule le glacier de Coroné et les eaux noirâtres de son lac ; à gauche, à une profondeur un peu moins grande, la partie orientale du glacier du Néthou s'abaisse par une pente des plus rapides. Pour comble de difficultés le sommet de cette arête est encombré de fragments de granit désagrégés par la gelée, ou disloqués par les coups de foudre et très dangereux à cause de leur peu de stabilité. Ce pont de Mahomet est pourtant la seule voie qui s'offre à nous pour arriver au but après lequel nous courons depuis si longtemps.

Nous hésitâmes un moment, je l'avoue, avant de nous engager sur cet étroit passage ; mais la vue de nos chasseurs qui s'avançaient d'un pas aussi ferme que s'ils eussent été sur une grande route, nous engagea bientôt à les imiter. Pour nous frayer un chemin ils précipitaient dans l'abîme les quartiers de rocs peu solides. Ces fragments frappant le rocher dans leur chute, semblaient l'ébranler jusque dans ses fondements, ils bondissaient avec violence, et rejaillissant sur le glacier, ils allaient s'engloutir dans le lac avec la rapidité et le retentissement de la foudre. Tel était pourtant le sort réservé à celui d'entre nous dont un vertige viendrait troubler la vue, ou dont le pied mal assuré glisserait sur le roc.

Heureusement aucun de ces accidents ne nous arriva. Nous avançâmes peu à peu, passant nos bras par-dessus l'arête et nous soutenant avec notre bâton ferré. Nos pieds étaient posés sur les aspérités du rocher. Ainsi suspendus au-dessus d'un affreux précipite, nous n'avions qu'à baisser les yeux pour voir au-dessous de nous les eaux du lac de Coroné ; tandis que si nous eussions laissé échapper notre bâton il eût été se perdre dans les crevasses du glacier de Néthou.

Ainsi à cheval pour ainsi dire sur le sommet de la montagne nous ne mîmes que quelques secondes pour franchir ce dangereux passage. Enfin nous posâmes le pied sur le pic jusque là vierge du pas de l'homme. Nous pouvions goûter sans restriction le plaisir d'avoir réussi à conduire à une heureuse fin une expédition si souvent tentée, et toujours inutilement. La joie de nos guides n'était pas moins grande que la nôtre. La fierté du brave Jean, notre guide-chef, était tout à fait risible ; il se regardait vraiment comme le Christophe Colomb de la Maladetta. A peine arrivés sur le sommet du pic de Néthou, les guides commencèrent à ramasser des fragments de rochers, et à dresser une pyramide, comme pour prendre possession du lieu. Ils l'élevèrent assez haut pour qu'on pût l'apercevoir du port de Benasque, et qu'elle servit ainsi à constater l'heureux succès de notre ascension.

A notre tour de décrire une belle ascension ! C'est la consigne du jour : raconter au présent intemporel et à la première personne du singulier "je" une randonnée, une excursion qui nous permet d'ouvrir nos horizons, d'élargir notre point de vue, de prendre de la hauteur, de respirer l'air frais de l'altitude. Nous y mettons plus de vie, d'animation que le texte empesé rédigé au passé de M. de FRANQUEVILLE ! Nous y ajoutons des anecdotes, des descriptions, des émotions, des animaux, des fleurs, des odeurs, des sensations, nous y goûtons l'eau, claire comme de l'eau de roche ... ou pas !

Bonne écriture et bonnes lectures !

A mercredi prochain !