Atelier d'écriture du mercredi 13 mai 2020

Dernière mise à jour : 19 mai 2020


Nous sommes le 13 mai.

Parlons un peu de ce "treize", adjectif numéral invariable et nom masculin invariable. Nous allons l'utiliser pour qu'il ne nous porte plus ni bonheur, ni malheur ! Ce nombre, 13 en chiffres arabes, XIII en chiffres romains, est un nombre premier, c'est-à-dire divisible uniquement par lui-même ou par 1.

Le treizain est un poème ou une strophe de 13 vers. En voici un exemple en vers décasyllabes (10 pieds) de Mellin de Saint-Gervais (1491-1558), poète français de la Renaissance, apprécié par François Ier.

Par l'ample mer, loin des ports et arènes S'en vont nageant les lascives sirènes En déployant leurs chevelures blondes, Et de leurs voix plaisantes et sereines, Les plus hauts mâts et plus basses carènes Font arrêter aux plus mobiles ondes, Et souvent perdre en tempêtes profondes ; Ainsi la vie, à nous si délectable, Comme sirène affectée et muable, En ses douceurs nous enveloppe et plonge, Tant que la Mort rompe aviron et câble, Et puis de nous ne reste qu'une fable, Un moins que vent, ombre, fumée et songe.

Pour démarrer cet atelier, je nous propose donc d'écrire en 13 lignes un texte en prose ou en rimes, sur ce que nous inspire, ce qu'évoque, ce que cache ce nombre "treize". C'est ma première consigne.

Le mot français "treize" est issu du latin trecedim, de tres "trois" et decem "dix". On compte dans la langue française des milliers de mots venus d'ailleurs, et pas seulement du latin.

L'écrivaine Lydie SALVAYRE (née en 1948) a reçu le prix Goncourt en 2014 pour son roman "Pas pleurer". Voici l'article qu'elle a rédigé en 2015 pour le recueil de textes "Bienvenue ! 34 auteurs pour les réfugiés" aux éditions Points.

Ma mère passa les Pyrénées le 8 février 1939, après trente jours de marche sous les bombes à travers la Catalogne dévastée.

Et ce passage décida de ma vie.

Ma mère naquit à Fatarella (provincia de Tarragona), suivit les cours de l'école catholique de la Sainte Apparition, fit chaque mois de novembre la cueillette d'olives, le dos rompu, fêta son quinzième anniversaire au début de la guerre civile et, devant la progression des forces franquistes sur le front de l'Ebre, quitta son village dans les larmes, en janvier 1939.

Après le franchissement de la frontière franco-espagnole et des séjours inoubliables dans divers camps d'internement, ma jeune mère de 17 ans, désemparée, perdue, malheureuse dans son nouveau pays dont elle ne savait rien, commença par s'exprimer avec les mains, puis apprit par cœur les paroles de Y'a d'la joie car elle aimait chanter, et inventa comme elle le put la langue avec laquelle elle m'apprit à parler. J'ai aujourd'hui la secrète conviction que cette langue bricolée, hybride et rendue inventive par pure nécessité, cette langue qui traversait les frontières au mépris des lois de la grammaire, de la syntaxe et du vocabulaire en faisant fleurir néologismes, barbarismes, solécismes, mots-valises, faux amis et autres copulations langagières, j'ai la secrète conviction, disais-je, que cette langue enfantée par ma mère m'amena dès l'enfance à accorder aux mots une attention aiguë qui deviendrait très vite une passion, et me ferait, bien plus tard, écrivain.

Est-il nécessaire de dire que ma mère paya cher cette vie d'exilée, qui lui fit abandonner une maison aimée entourée d'oliviers, des parents paysans solides comme chênes, une soeur aînée prénommée Teresa, des rêves à paillettes et mille choses encore que j'ignore. En France, le hasard la fit échouer dans un village du Sud-Ouest, où elle gagna sa vie en faisant des travaux de couture, chanta jusqu'à s'en étourdir les chansons de Carlos Gardel (et notamment Volver qui signifie Revenir), et se vécut jusqu'à la fin comme l'étrangère du village qui parlait, disait-on, comme une vache espagnole.

Mais elle qui avait grandi dans une famille qui ne s'était jamais aventurée plus loin que la ville de Reus distante de son village de 30 km, elle qui ne connaissait rien du monde et de ses usages, elle qui s'apprêtait à mener la même vie que sa mère, sa grand-mère et son arrière-grand-mère ponctuée des mêmes gestes et des mêmes routines, elle que rien ne destinait à des savoirs luxueux (car apprendre une langue étrangère, à Fatarella, était un privilège réservé aux enfants de riches), apprit, dans sa vie traversière, à s'exprimer dans un idiome qui empruntait, luxueusement, au français et à l'espagnol, un idiome complétant l'autre, chamboulant l'autre, suppléant l'autre, ravivant l'autre, libérant l'autre, distrayant l'autre, poétisant l'autre, dévergondant l'autre, espagnolisant l'autre, ou le faisant trébucher, rien que pour jouer. Et réciproquement.

Cette langue, je l'appelle le fragnol.

Et j'en veux faire ici l'éloge.

Car, dans un monde où nous sommes parlés plus que nous parlons (parlés par la télévision, par la publicité, par l'opinion, par tous ces abrutissoirs qui sont plus nombreux que les mouches), cette langue bâtarde, mixte, mezclée aurait dit ma mère, cette langue sonne de façon absolument singulière.

Car en sonnant de façon absolument singulière, en donnant à tout ce qu'elle dit un accent inédit, elle affirme du même coup sa résistance au parler majoritaire.

Car en venant secouer l'hégémonie du parler majoritaire véhiculé par les voix officielles, je veux dire du français lisse, propret et insipide, du français parfaitement moyen, parfaitement morne, et parfaitement mort, du français convenu, sans surprises ni audaces, qui voudrait passer pour le seul légitime.

Car c'est une langue qui réjouit, qui prend des libertés, je l'ai dit, avec la langue dominante, mais gaiement, mais en faisant des pieds de nez, mais en tirant la langue. Une langue que Rabelais et Céline auraient aimée, je crois : espiègle, joyeuse et "menant souvent à la rigolade".

Une langue qui nous réconcilie avec le goût du jeu (depuis que le principe ludique rabelaisien s'est trouvé méprisé et trahi par le classicisme, épris de clarté, de juste mesure et d'ordre, il faudrait développer mais je manque d'espace).

Une langue qui, par sa malice et ses incorrections, vient dissiper le drapé, le sérieux, la solennité du bien-dire, et déplisser les fronts les plus renfrognés.

Une langue qui introduit dans chaque phrase une pincée de sel y una pizca de pimienta.

Une langue qui chaque jour s'invente et s'élucubre, qui défixe les mots, les décloue de leur bois, les détourne du sens dont ils sont prisonniers, une langue qui défait, à pic nommé, les expressions toutes faites, qui ouvre des issues et fait passer de l'air.

Une langue éloignée de tout principe hiérarchique, mots savants et grossiers aimés d'un même cœur, je t'en foutrais si j'ose dire.

Une langue qui confirme ce que Carlo Emilio GADDA, mon admiré, ne cessa de rappeler, à savoir que la langue se régénère toujours dans la rue, par le peuple, par le génie linguistique du peuple, et non par l'académisme culturel et littéraire qui s'emploie à la codifier.

Une langue impure, extrêmement, et qui, mine de rien, fait entrer de l'autre, fait entrer de l'Espagne, fait entrer des espagnes, fait entrer des autrement-dire, et peut-être, du même coup, des autrement-penser, on s'élargit, on respire.

Une langue qui réalise le fameux bond hors du rang des meurtriers, les meurtriers ici n'étant munis ni de coutelas ni de haches à refendre, mais armés de stéréotypes et animés du souci gendarmesque de purifier, de réglementer, de normaliser la langue et de la mettre au pas, fixe.

Une langue qui porte en elle une part d'opacité, dans une société que l'univers communicationnaire voudrait transparente comme l'eau. La transparence, aurait dit ma mère, est le cadeau de mes soucis.

Bref, une langue vivante, vivante et qui me sert constamment d'exemple.

A notre tour d'écrire ! Avec nos mots, venus d'ici ou d'ailleurs, de l'enfance ou de nos aïeux, de notre rue ou de beaucoup plus loin, entendus sur le marché ou attrapés au vol d'une conversation, revenus avec nos bagages d'un pays plus ou moins exotique !

Je vous propose quelques exemples issus du "dictionnaire des mots d'origine étrangère" chez Larousse :

· burlesque : de l'italien burlesco, "plaisant"

· se carapater : d'un mot turc signifiant "plier bagage"

· détective : de l'anglais detective

· esquinter : du provençal esquinta, "déchirer"

· framboise : du francique brambasia, "mûre" (le fruit)

· gabelle : de l'arabe al-qabâla, "recette", puis "impôt"

· homard : de l'ancien scandinave humarr

· isba : du russe izba, "maisonnette"

· jacasser : d'un dialecte lyonnais, dérivé de jaquette (diminutif de Jacques)

· koala : d'une langue indigène d'Australie

· lama : du quechua llama (le mammifère sud-américain)

· magret : d'un dialecte du Sud-Ouest magret "maigre"

· natte : peut être du phénicien matta

· orang-outang : du malais orang outan, "homme des bois"

· parc : probablement du gotique parra, parrak, "enclos"

· quetsche : de l'alsacien quetsche, "prune"

· rabbin : de l'araméen rabbi, "mon maître"

· sabre : du hongrois szablya

· tabou : du polynésien tapu, "interdit, sacré"

· usine : d'un dialecte du nord uisine, wisine

· vaguemestre : de l'allemand Wagenmeister, "maître des équipages"

· whisky : du gaélique uisgebeatha, "eau-de-vie"

· yoga : du sanskrit yoga, "jonction"

· zombi(e) : du créole zonbi, "revenant".

Mais c'est beaucoup plus intéressant si nous utilisons nos mots, nos "barbarismes", nos "expressions toutes faites", nos "autrement-dits" ! Décrivons nos sensations quand nous les employons, à qui, à quoi nous font-elles penser ?

Raconter et défendre sa langue individuelle : c'est la deuxième consigne du jour.

Bonne écriture, bonne lecture !

A mercredi prochain !