Atelier d'écriture du mercredi 10 juin 2020

Mis à jour : 16 juin 2020


Guy Bedos est décédé ce 28 mai à l'âge de 85 ans. "Le dernier des insolents" titre Télérama. Qu'on l'adore ou qu'on le déteste, sa drôlerie féroce nous a accompagné pendant 50 ans. En lisant les trois textes suivants, nous pouvons retrouver sa voix, son sourire en coin, sa démarche décidée pendant qu'il sert des horreurs à un public qui en redemande.

Guy BEDOS, seul en scène

(Il parle du bout des lèvres, l'air d'un homme accablé) Mais non, je ne suis pas méchant... Je sais très bien ce qu'on dit de moi... On dit: "Paul-Henri, c'est une teigne, c'est un bol de fiel, il est méchant, il est aigri, il est cruel"... Mais non, Paul-Henri n'est pas méchant, mais... Il y a des gens qui exagèrent... Ne serait-ce que physiquement... Vous voyez de ces tronches... C'est une véritable offense... C'est une offense pour le regard... J'ai un beau-frère comme ça... Sous prétexte qu'il a une grosse tête, on dit "c'est un cerveau"... Mais non, si ça se trouve, c'est de l'eau !... Il y a des gens qui sont tellement laids qu'on devrait les traiter comme des meubles, en été... Il faudrait leur mettre des housses... Ce sont des personnes qu'il faudrait housser !... Celui-ci, mon beau frères, quand il a épousé ma sœur... On va encore me taxer de méchanceté, mais elle aussi, c'est une vraie mocheté... Se sont installés à la campagne... Elle est grasse comme une truie... Paraît qu'elle fait des confitures... A mon avis, elle les goûte... Je me suis dit: " Eh ben, ces deux-là, s'ils font des petits, j'aimerais bien qu'ils m'en noient un!"... Que voulez-vous que je vous dise, méchanceté rime avec vérité... Ma sœur et moi, nous avions une grand-mère aveugle... Je sais, oui, aujourd'hui, pour adoucir, on dit "non-voyant"... Et pour les sourds, "non-entendants" ... Et pour les cons, "non-comprenant"... Je sais... J'avais donc une grand-mère non-voyante... Mais assez bien-comprenante... il se trouve que la délaissais un peu, depuis quelques temps, un matin, elle me téléphone, elle me dit: " on ne se voit plus Paul-Henri"... Pour l'amuser - elle était très rieuse - je lui ai répondu: " On ne se voit plus.... Surtout toi!..." Elle a trouvé ça désopilant... Il y a des vieilles dames charmantes... Tout à fait épatantes... C'est pour ça que j'ai été très heurté par ce Thierry Paulin, là, le nègre homosexuel, qui en avait ratiboisé une vingtaine... Vu ses origines, il les aurait mangées encore... On aurait pu plaider l'alibi culturel... Mais là... Indéfendable... Quelle société absurde!... Et décidément, quelle débilité autour de nous!... Je viens d'enterrer un de mes cousins... On ne sort pas de la famille... Enfin, si, lui, il en est sorti... Les pieds devant... Il était d'une connerie vertigineuse... Tout le monde en était d'accord... Mais il y avait toujours quelqu'un pour ajouter: "il est peut-être pas intelligent, Bertrand, mais il a du cœur"... Ben oui, manquerait plus que ça... Il était con, Bertrand, mais il avait du cœur... D'ailleurs, c'est de ça qu'il est parti... D'un arrêt du cœur... Il est pas mort d'une méningite... Il y a quelques jours, un type me dit... Je sais pas ce que je lui avais encore fait, à celui-ci... Il me dit: " Vous m'avez déçu"... Je lui ai répondu: "Mais , mon pauvre ami, moi je suis né déçu... A la maternité, dès que j'ai compris que j'aurais affaire à des gens comme vous, j'ai failli retourner d'où je venais"... Là, je me suis un peu vanté... Avec ma mère, les relations n'ont déjà pas été faciles en dehors d'elle, alors si j'avais dû rester dedans... Merci bien... Pour conclure, je dirai comme le grand Cioran, ,mon philosophe de chever: "Si le dégoût du monde conférait à lui seul la sainteté, je ne vois pas comment je pourrais éviter la canonisation." Bonsoir.

Guy Bedos - Sophie Daumier - sur fond musical lent ELLE : Qu'est-ce qui est collant ce type J'dis rien parce que je n'veux pas faire de scandale Mais alors quel pot de colle ! Y s'fait des idées ou quoi ? J'ai accepté de faire cette série de slows avec lui Pour pas faire tapisserie d'vant les copines Mais alors... j'en vois plus l'bout ! LUI : Mine de rien j'suis entrain d'emballer moi ! J'emballe, j'emballe sec Allez ! vas-y Jeannot ! Attaque ! Attaque ! Ca marche ! Ca marche ! Accroche-toi Jeannot ! La nuit est à nous... ELLE : Ca n'en finit pas ! Qu'est-ce que je regrette d'voir dit oui à c'type En plus y s'est aspergé d'eau de toilette Mon Dieu ! j'sais pas ce que c'est cette eau de toilette, mais alors... Drôlement incommodant ! LUI : Elle est pas mal ma cavalière Elle est pas terrible, terrible, mais elle est pas mal Pour une fois j'ai pas hérité de la plus moche. Y a pas longtemps j'me suis coltiné une géante toute la soirée Au moins celle-là elle est à ma taille Elle est pas terrible, mais elle est à ma taille ELLE : Pas du tout mon genre ce garçon Moi j'aime les grands blonds alors j'suis servie Comme métèque on ne fait pas mieux J'suis sûre qui doit être Libanais ou quelque chose... Quelle horreur ! Et puis alors il me donne chaud à me coller comme ça. Et vas-y que j'te colle, et vas-y que j'te colle. LUI : Dommage qu'elle ait les mains moites Ç a m'gène pas des masses, mais elle a les mains moites C'est parce que je dois lui faire de l'effet C'est l'excitation, ça ! J'vais lui mordiller le lobe de l'oreille Si elle m'fout pas une baffe c'est qu'j'ai ma chance Ouais ! C'est pas dans la poche ! Faut s'accrocher Accroche-toi Jeannot. ELLE : Y m'a mordu l'oreille, y m'a fait mal ce con, Il est con ce type Ah ! et puis alors qu'est-ce qui cocotte ! Cette eau de toilette... nauséabonde Si y avait pas les copines qui m'regardent Comment que j'te planterais là Mais ça Arlette et Josie j'vais pas leur faire ce plaisir Elles en sont vertes de m'voir danser, malades de rage Alors ça maintenant tant pis, j'vais au bout... Mais alors on peut dire qu'ça me coûte. LUI : Elle en peut plus, j'la rends dingue la poulette Et encore j'n'ai pas sorti le grand jeu Attend un peu que j'me déchaîne Allez vas-y, vas-y Jeannot ! Emmène-la au ciel. ELLE : J'ai envie de vomir... C'est la dernière fois que j'viens danser Tant pis si j'coiffe Sainte-Catherine, mais alors ! Des excités comme ça merci bien. LUI : J'vais lui griffer l'dos avec mon pouce Il parait qu'elles adorent ça ces chiennes ! J'l'ai lu dans une revue spécialisée On va voir c'que ça donne J'vais partir du bas du dos et remonter jusqu'à la nuque. ELLE : Aie ! Mais il est givré ce mec ! Il vient d'me labourer la peau du dos avec son ongle Tu parles d'un plaisir ! Moi qui ai un mal fou à cicatriser C'est bien ma veine ! Il a fallu que j'tombe sur un sadique C'est tout moi ça ! Vivement qu'ça finisse ce slow parce que j'suis au bord de l'esclandre. LUI : Bien joué Jeannot ! Elle est à point là, elle est à point... Y a plus qu'à porter l'estocade, allez vas-y Jeannot Vas-y mon fils, il faut conclure maintenant. ELLE : Berk ! berk berk berk berk berk. LUI : Et voila l'travail ! C'est pas si compliqué les gonzesses Il faut savoir s'imposer, c'est tout...

Extrait du livre "La rue éclabousse" co-rédigé avec Albert Jacquard à l'occasion du festival du livre de Mouans-Sartoux (2009) : j'ai mal aux autres

Il y a une phrase de Brel que j'aime et que j'ai faite mienne : "J'ai mal aux autres."

A Paris, c'est insoutenable. Ces femmes africaines et maghrébines qu'on a logées dans des nids à rats et à cafards, avec leurs enfants, et qui, alors qu'elles travaillent, qu'elles ont leurs papiers, que leurs gosses sont scolarisés, ont choisi de venir se coucher en plein hiver, avec leurs mômes, rue de la Banque, en face de la Bourse : ça ne s'invente pas !

Avec le DAL (Droit au logement), nous avons eu quelques succès. On a bousculé Mme Boutin, catholique pratiquante - "Dieu est amour" - qui, au début, avait quand même jeté ses flics sur ces femmes dont certaines ont dû être hospitalisées.

A Paris, il y a une foultitude d'appartements libres appartenant à l'Assemblée Nationale, à la Mairie de Paris, au clergé. En multipliant nos interventions, nous avons pu changer la vie de ces malheureux, en faisant reloger 70% des familles. C'est insuffisant, mais c'est mieux que rien.

Face à Sarkozy - "racaille ! ", "karcher ! " - Le Pen pourrait porter plainte pour plagiats. Et Eric Besson avec son "délit de solidarité" ! Dans Siné hebdo, nous avons lancé avec Michel Onfray un appel à l'abrogation de cette loi que les officiels prétendent ne pas appliquer. Alors supprimez-là !

Toute cette hypocrisie, toute cette violence ne peuvent laisser indifférent. Mais ça peut décourager. On peut se demander : à quoi sert ce que nous faisons ?

Depuis quand est-ce que je le connais ce trublion insatiable ? Comment est-ce que je l'ai découvert ? Est-ce que je l'ai aimé (détesté) tout de suite ? Est-ce que je l'ai vu à la télévision, entendu à la radio, applaudi au théâtre ou dans son exercice de showman ? Est-ce que j'ai lu un ou plusieurs des ouvrages qu'il a écrits :

· Je craque (1976)

· Petites drôleries et autres méchancetés sans importance (1989)

· Inconsolable et gai (1991)

· Envie de jouer (1993)

· Journal d'un mégalo (1995)

· Merci pour tout (1996)

· Pointes, piques et répliques (1998)

· Mémoires d'outre-mère (2005)

· Le jour et l'heure (2008)

· J'ai fait un rêve (2013)

· Je me souviendrai de tout (2015)

· A l'heure où noircit la campagne (2017)

A mon tour de prendre la plume pour lui dire tout ce que je pense de lui et les différents souvenirs que son nom évoque. Si j'ose, je pourrai même lui parler de mon humoriste préféré : il n'en prendra pas ombrage, ça restera entre nous...

Bonne écriture, bonnes lectures.

A mercredi prochain !

© 2020 Marie-Paule Henri.